LE PARISIEN

Théâtre à Paris : saisissante « Tristesse animal noir »

Au théâtre de l’Atalante, le metteur en scène Grégory Fernandes signe une toute première création réussie avec cette tragédie contemporaine composée par l’Allemande Anja Hilling

Le point de départ est appétissant : trois couples de citadins bobo, avec un bébé, partent pique-niquer dans la forêt. L’ambiance est taquine, presque badine. Certains sont des ex-amants, d’autres frère et sœur. Ils se connaissent depuis longtemps, se sont vus devenir des adultes. Ils ne se gênent pas pour se critiquer, tourner en dérision leurs renoncements, leurs petites compromissions. Mais ils s’aiment et souhaitent passer du bon temps ensemble. Ils allument un barbecue, se délectent de délicieuses grillades, puis dansent gaiement. Au milieu de la nuit, alors qu’ils sont à moitié endormis, nos protagonistes vont être pris au piège par un terrible incendie. Un feu de forêt, déclenché par leur faute, qui va les plonger dans l’horreur et bouleverser leurs vies à jamais…

Servi brillamment par la troupe La Fabrique M7, créée en 2013 sous l’impulsion de Grégory Fernandes, le spectacle « Tristesse animal noir » aborde sans détour l’une des pires expériences humaines : celle de l’irrémédiable et de l’insoutenable culpabilité du survivant. « Je voulais parler du groupe, comment il se constitue, comment il se désintègre par la catastrophe. C’est pour cela que je ne traite pas le feu de manière trop directe. Pour moi, le sujet reste la catastrophe et les échos intimes qu’elle engendre », confie le metteur en scène qui nourrit son projet depuis près de huit ans.

Construite en trois parties — l’avant, le pendant, l’après — la pièce prend tour à tour des allures de comédie ou de tragédie, conjuguant avec brio différents procédés comme la vidéo et la danse. « Tristesse animal noir » offre ainsi une expérience visuelle saisissante, servie par une bande-son poignante, avec notamment Elvis Presley, « Always on my mind », et Kate Bush, « Wuthering heights ». « Le message est à la fois positif et négatif, poursuit Grégory Fernandes. Chacun se raccroche à ce qu’il peut, une fois qu’il retourne à la ville. Certains sont perdus pour toujours, ils vont sombrer. D’autres vont s’en sortir, grâce à leur élan vital. Un des personnages va monter une exposition d’art contemporain qui va lui permettre de transcender cette expérience. » Un va-et-vient entre le trash et le sublime qui vaut le détour.

Lisa Delille - Le Parisien.fr - 18/09/17

PROFESSION SPECTACLE

« Tristesse animal noir » – Grégory Fernandes porte avec talent le texte puissant de Anja Hilling

Pour sa première mise en scène, Grégory Fernandes n’a pas choisi la facilité avec le puissant texte de la dramaturge allemande Anja Hilling, Tristesse animal noir. On se souvient des mises en scène de Stanislas Nordey à la Colline en 2013 et, plus récemment, de Georges Lini au théâtre Le Public de Bruxelles. Le jeune directeur artistique de La Fabrique M7 n’a rien à leur envier : il signe un spectacle d’une belle intensité, qui porte le texte à son incandescence, sans excès ni retenue.

« Le feu qui couve est un animal silencieux, sournois. »

Ils sont six, âgés de 30 à 45 ans. Amants, du passé et du présent. Tout ce qu’il y a de plus ordinaire : des désirs banals, des relations banales, une sortie en forêt banale. Jennifer, Miranda, Paul, Oskar, Martin et Flynn. Ils rient, s’envoient des piques, s’amusent et se jalousent, boivent des bières, préparent le barbecue et se couchent, un peu saouls, à l’ombre des arbres mélangés. Dans le minibus qui les a conduits, « un enfant, un bébé, une fillette » : Gloria. Après une lente introduction déclamée par Flynn, malheureusement gâchée par un micro qui mange les mots en même temps qu’il appauvrit la possibilité d’un rapport d’emblée intime, le texte enchaîne sur un rythme festif dialogues et didascalies. Sur le sol en pelouse synthétique, la scène est presque nue, sinon ce micro, l’un ou l’autre canapé, un couloir surélevé en arrière-plan et un vieux téléviseur cathodique, côté cour, qui montre une forêt grésillée.

L’horreur jusque dans l’anodin

Rien ne nous prépare à la suite, au deuxième acte, sinon ce compte à rebours qui accueille le spectateur à son arrivée dans la salle et cette phrase anodine, discrètement insérée dans le prologue narratif : « C’est l’été. Depuis 34 jours, la forêt attend la pluie… » Soudain, le réveil, vaporeux, incertain, brûlant. Fin du compte à rebours. La température projetée sur le mur noir du fond augmente, de 17 à 1 200°C, montrant les effets provoqués à chaque palier. La forêt est en feu, tout autour d’eux.

Il n’est plus question de dialogues ; chacun lutte pour sa survie. La narration déploie l’horreur, jusque dans la plus anodine sensation. Ils sont face à nous, incapables de se regarder, peinant à penser à un autre que soi-même, jusqu’à oublier – un bref moment, une infime seconde – le prénom de l’enfant. Miranda se précipite ; il est trop tard. Le minibus, les fauteuils, le bébé ont fondu, cramé ; il n’y aura jamais plus d’enfance, d’innocence. Ils sont des torches vivantes dans le brasier, tandis que les hectares se consument, que les flammes lèchent doucement leur peau, entament leurs membres, étreignent leurs sens.

Si cette seconde partie manque parfois de théâtralité, Grégory Fernandes parvient à impliquer ses spectateurs en plaçant les comédiens face à eux. Le récit se brise constamment sur les émotions vécues durant les quarante-et-une heures que dure l’incendie. « Jamais je n’ai été aussi près de mes sensations, s’exclame Miranda, concentrées en moi ». Le tour de force des jeunes comédiens tient à l’équilibre qu’ils parviennent à maintenir entre l’intensité extrême de leur état et la sobriété d’un jeu qu’aucune affectation ne vient altérer.

Comment survivre ?

Meurent dans l’incendie un membre du groupe, le bébé, plusieurs pompiers, des centaines d’animaux, sans parler de la végétation brûlée. Comment assumer la responsabilité d’un tel acte ? Comment vivre après l’impensable ? Comment survivre psychologiquement et humainement ? De nouveau, l’écriture suit le questionnement ; Anja Hilling maîtrise jusqu’au bout sa dramaturgie. Grégory Fernandes s’inscrit dans le mouvement subtil de ces courtes scènes qui jalonnent le dernier acte, faisant jaillir une faille scellée jusque dans la chair brisée, en attente de réconciliation.

« Shine on your crazy diamond » des Pink Floyd, « Wuthering Heights » de Kate Bush, « Always on my mind » d’Elvis Presley… Les années 70’ envahissent musicalement la scène, tandis que les cinq survivants avancent sur les bords de leur abîme propre : Jennifer photographie des animaux morts, tandis qu’elle s’imagine porter la vie au creux de ses entrailles ; Martin s’emmure dans une impassibilité agressive – « Je voudrais simplement que tu pleures », lui dit Oskar ; ce dernier ne se défait pas d’une culpabilité qui ne passe jamais à l’aveu ; Flynn se lance dans une tournée américaine, qui creuse davantage sa solitude – « Il a l’étoffe qu’il faut pour devenir célèbre », commente son amant Martin avec cynisme, au lendemain de l’expérience dramatique vécue.

Au-delà de l’horizon mortel, la profération artistique…

Quant à Paul, qui a perdu femme et enfant dans l’incendie, il erre, hébété, indifférent à tout, à Jennifer qui s’est rapprochée et à lui-même. Il tombe du troisième étage, de la même manière qu’il survit au drame, comme extérieur à son acte – suicide ou accident, qu’importe ? La mort résonne alors comme l’horizon ultime.

Mais il reste encore l’art pour le dire, le proférer, l’expirer. Celui d’Oskar, qui conçoit une installation artistique doublée d’une performance, remarquées des médias, retraçant et sublimant le drame insoutenable. Celui de la dramaturge Anja Hilling, qui en décline les possibilités littéraires et formelles. Celui, enfin, de Grégory Fernandes et de sa troupe, qui déploient la dramaturgie dans un espace saisissant de proximité, pour le faire résonner avec toutes les catastrophes vécues par notre monde contemporain. Une compagnie à découvrir et à suivre…

Pierre Monastier - Profession Spectacle - 18/09/17

THEÂTRE ACTU

« TRISTESSE ANIMAL NOIR »  Laboratoire d’une tragédie contemporaine incandescente 

Trois couples d’amis, tous unis par un chassé-croisé de relations fraternelles, (ex-)conjugales, professionnelles et amoureuses, fuient l’agitation citadine pour le calme de la forêt le temps d’un barbecue. Cette soirée estivale en apparence paisible prend rapidement une tournure apocalyptique : les six personnages – Paul, Miranda, Oskar, Jennifer, Martin et Flynn – se réveillent piégés par un incendie fulgurant, pivot narratif qui favorise l’éclosion du tragique. S’impose alors une lente et éprouvante reconstruction pour les survivants de cette catastrophe infernale, certains trouvent un refuge thérapeutique dans l’art (plastique ou chanté), quand d’autres sombrent dans la dépression ou encore renoncent à la vie.

Dans son adaptation de la pièce Tristesse Animal Noir d’Anja Hilling, Grégory Fernandes fait ressortir la dimension mythique du texte et donne naissance à une tragédie contemporaine sur gazon synthétique. Le destin affleure déjà dans le prologue qui prophétise le brasier à venir au travers d’un compte à rebours monumental projeté sur l’écran en fond de scène ou par la fumée envahissante des cigarettes consommées par les comédiens. Les personnages se désincarnent à tour de rôle pour porter un regard omniscient sur eux-mêmes et dévisagent le spectateur, nous donnant ainsi l’impression d’être témoins ou complices de leur effondrement psychologique. Les personnages nous sont donnés à voir comme dans une éprouvette où ils réagissent avec l’infortune qui tombe sur eux. Parmi les comédiens, on retiendra la détresse communicative de Jennifer interprétée par Marie Quiquempois et le jeu poignant de Lou Wenzel dans son rôle de mère inconsolable et éplorée.

Comment représenter un incendie au théâtre ? Ce tour de main technique n’est pas un obstacle pour le metteur en scène qui opte pour une scénographie stylisée, évoquant le feu de façon métaphorique à travers un éclairage en clair-obscur et une projection vidéo. Le climax suscité par l’incendie est atténué par la posture hiératique des comédiens, presque enracinés dans le sol. Malgré l’aspect statique de ces derniers, le travail de la vidéo, de la lumière et du son permet de tenir le spectateur en haleine. La choralité des répliques déclamées en canon crée un chaos polyphonique déstabilisant, les hologrammes vidéo des comédiens retransmis en direct sur l’écran du fond de scène troublent notre perception visuelle qui vacille entre le gros plan et le plan d’ensemble.

En guise d’exergue à la dernière partie, les comédiens troquent leurs tenues d’été contre un bonnet, une attelle et une minerve, dressant ainsi un nouveau portrait déliquescent d’écorchés vifs, d’amputés et d’échevelés. Toutefois, Grégory Fernandes échappe à l’écueil du pathétique par le truchement d’un humour macabre et grinçant : des petits chevaux en plastique noyés dans la soupe, un personnage réifié en sapin de Noël et le look décalé des personnages entre perruque rose et chemise à imprimé léopard. Dans ce registre entre le rire jaune et l’humour noir, les funérailles de Miranda donnent étonnamment lieu à un karaoké et à une chorégraphie euphorique sous une pluie de confettis argentés qui permet de mieux mesurer l’absurdité de la réalité après un tel choc. Comme pour ajouter une discordance supplémentaire, les personnages-narrateurs se mettent eux-mêmes en pause le temps d’assembler ou de désosser le décor sous nos yeux, parti pris intéressant mais qui ne trouve pas véritablement d’écho dans cette pièce.

Tristesse Animal Noir ébruite les cendres d’une humanité en crise, aux prises avec l’instabilité et l’insécurité de nos sociétés contemporaines et réinterroge le devenir du collectif aujourd’hui à l’aune d’une mosaïque éclatée d’individualismes. Un spectacle saisissant dont notre conscience ne sort pas indemne et qui donne matière à méditer.

Esther Rénier - Théâtre Actu - 20/09/17

THEÂTRE DU BLOG

Une belle soirée : on ira en forêt, on fera un bon barbecue, et puis on dormira à la belle étoile, régénérés par la Nature. Les trois couples jouissent de la douceur du soir, autour du feu, l’enfant dort dans le combi. On boit un peu, les paroles tournent à l’aigre ou au vide, finalement on s’enroule dans les sacs de couchages. Cela, c’est le premier acte: la fête. Le second, c’est l’incendie, et le troisième ses conséquences. La charpente solide et classique de la pièce lui permet de se déployer de la « comédie dramatique », au récit halluciné et littéralement flamboyant de l’incendie, et du désastre à la reconstruction, petit à petit, de ce qui peut être reconstruit. Anja Hilling n’a pas peur de la psychologie, mais surtout elle trouve dans l’horreur et la délicatesse de son regard une extraordinaire poésie du désastre. L’incendie révèle une autre nature, les animaux morts, blanchis de cendre, prennent un caractère sacré, le bébé carbonisé hante quelques-uns de survivants et des sauveteurs. Un monde rural, inconnu, dur et poétique, et touché lui aussi par la mort des bêtes, s’ouvre à l’homme des villes… Les amours sont bouleversées, recomposées, quelque chose de nouveau entre en force dans la vie des personnages. Et il y aura eu des moments d’une beauté unique.

Anja Hilling pose la question de la responsabilité et de la culpabilité : nos “bobos“ n’avouent pas qu’ils ont allumé un feu. En tant que victimes de l’incendie, peuvent-ils être coupables ? Mais elle le fait en moraliste, non en moralisatrice. Elle sonde avec humanité ces cœurs humains, comme elle effleure les corps brûlés. 

On avait pu voir la pièce au Théâtre National de la Colline et au théâtre de l’Aquarium. Pour sa première mise en scène, Grégory Fernandes, avec le groupe M7, en donne une très belle version. Les comédiens portent le texte à sa place exacte, tantôt incarnant un personnage, tantôt eux-mêmes aux prises avec le récit, tantôt puisant à une troisième source difficile à définir, et s’adressant directement au public quand il le faut. Nous sommes aussi ces “bobos“ à la morale moyenne. La scénographie, juste assez présente sans être pauvre, réunit et distingue les différents lieux de l’action ou du récit, suivant les cassures ou les retrouvailles des personnages. Bref, c’est un travail très intelligent, et très beau dans sa simplicité. Et plus que cela : la pièce, qu’Anja Hilling voit comme une « tragédie moderne », nous émeut profondément. À voir d’urgence.

Christine Friedel - Théâtre du blog - 29/09/17

HOTTELLO - VéroniqUE HOTTE

Comme l’écrit elle-même Anja Hilling, à propos de Tristesse animal noir que met en scène Grégory Fernandes, sont réunis dès le début de la pièce dans une forêt giboyeuse à la Henri David Thoreau, des bobos satisfaits – pléonasme – entre 30 et 45 ans – « des hédonistes des classes moyennes, des gens qui pensent être cultivés et même pleins d’humour, imbus d’eux-mêmes et pourtant sympathiques ».

Ils vont pique-niquer – un dîner conséquent, bonne franquette et chants d’oiseau, plutôt très arrosé -, s’échangeant points de vue et remarques subtiles, de l’ordre d’un esprit plutôt ironique, moqueur et satirique : ils aiment être ensemble pour ce confort.

Paul et Miranda ont une petite fille de trois mois qui dort dans son landau dans la voiture ; avec le couple, la photographe Jennifer, ex-épouse de Paul et son compagnon Flynn, artiste chanteur et branché ; sont là également, Oskar, le frère de Jennifer, artiste plasticien, et son compagnon Martin, architecte. Un petit chœur de jeunes adultes rattrapés peu à peu par le temps, qui se piquent d’art et de création.

Après les libations de la fête finissante, l’heure est au repos bienfaisant, un sommeil vite bousculé par les ravages d’un incendie qui cerne les festifs de façon néfaste. Bois qui brûle, arbres calcinés, branches en fusion, ne restent que des sculptures de natures mortes, – souvenirs formels et installations morbides – et la mélancolie existentielle d’hommes et de femmes pleinement vivants tout récemment, mais jetés violemment à bas, hors du souffle et de la respiration du monde. Un destin d’animal.

Les victimes survivantes – pour peu de temps ou pour plus longtemps – s’éprouvent absolument seules et enfermées dans un isolement fatal et oppressant, à l’intérieur même du sentiment paradoxal de faux calme et de paix à l’intérieur de la tragédie : chacun perçoit l’univers et la vie d’un regard de vertige entre intime et universel.

Les amis désespérés retourneront en ville sans que plus rien ne soit comme avant.

Comme dans un laboratoire de recherche et d’observation, la pièce donne à voir l’expérience d’une situation de catastrophe sur ces compagnons de pique-nique. La déflagration intérieure conséquente à cette crise imposée par une nature en colère produit des changements personnels dont on ne se doutait et qu’on n’attendait pas. Les victimes qui survivent se rapprochent d’elles-mêmes et laissent place à l’amour à travers brisures et blessures inconnues encore dans la vie d’avant la catastrophe.

Le sentiment existentiel reprend, davantage perçu et ressenti, hors pessimisme : « La tristesse n’est pas pour moi un effondrement, mais un sentiment réprimé pendant longtemps, après lequel quelque chose de bon peut advenir » écrit Hilling.

Un petit écran vidéo à cour diffuse ses images forestières – lumineuses et vertes d’abord, puis plus éblouissantes et colorées d’orange, de rouge et même de bleu. Sur le sol, un tapis de gazon synthétique, et au lointain une longue estrade voilée.

La partition scénique va se jouer dans cet espace modeste mais pleinement habité.

Comédiens – narrateur et personnages – vivent intensément leur compagnonnage, diffusant de la scène à la salle, une énergie, un dynamisme et un bonheur collectif d’être au monde et qui reste, en dépit de tout, inaltérable et inentamable. Chants et musiques. Toutefois, la mort sourde en travail rattrape ses interprètes : Jennifer photographie la sécheresse de bêtes mortes, alors que son frère Oskar aimerait tout avouer des responsabilités du groupe à la police à laquelle ils avaient d’abord menti.

La vie est un pacte contracté et signé avec soi seul : il faut assumer cette solitude. En attendant d’en finir avec le pessimisme, la troupe de jeunes acteurs s’en donne à ravir sur la scène, cultivant peu la distance nécessaire avec le rôle de théâtre.

Les acteurs jouent et sont à la fois ceux qui aiment, jalousent ou bien haïssent, intensément. Saluons particulièrement la belle dignité paisible de Lou Wenzel dans le rôle de Miranda et la sincérité flamboyante de Pascal Neyron dans le rôle d’Oskar.

Véronique Hotte - Hottello - 03/10/17

 

FROGGY'S DELIGHT

Comédie dramatique de Anja Hilling, mise en scène de Grégory Fernandes, avec Claire Barrabès, Clément Beauvoir, Laurent Cogez, Grégory Fernandes, Pascal Neyron, Yoann Parize, Marie Quiquempois et Lou Wenzel.

Des amis quarantenaires partent faire un barbecue en forêt. Soudain, tout prend feu. Cet accident aura des répercussions considérables sur le groupe.

"Tristesse Animal Noir" d’Anja Hilling, auteure contemporaine allemande aux multiples distinctions, créée en 2007, interroge sur les réactions de l’homme à l’épreuve de la catastrophe.

Le jeune metteur en scène prometteur, Grégory Fernandes, dont on sent une vraie patte, s’est heurté à la complexité de l’adaptation de ce texte brut, dense, sensible et puissant fait de longs passages narratifs, d’une difficulté colossale.

Le travail visuel et sonore de Stéphane Deschamps, Julien Dubuc et Samuel Mazzotti de grande qualité ainsi que la solide distribution peinent à nous toucher au plus profond pour la scène centrale d’incendie.

Bien plus percutante est la troisième partie qui cette fois, montre une très impressionnante désagrégation de la petite bande et les réactions de chacun à cet événement.

Grâce à cette conclusion saisissante, on sort marqué par ce spectacle, brillamment interprété, où l’on prend peu à peu la mesure du traumatisme qui suivra longtemps les protagonistes du drame, aux réactions divergentes.

Un beau travail et un texte d’une richesse et d’une force inouies.

Nicolas Arnstam - Froggy'sdelight - septembre 2017

REG'ARTS

Anja Hilling est une jeune auteure dramatique allemande née en 1975. Son univers nous présente des quadras bien dans leur tête et propres sur eux, mais qu’un événement majeur, soudain, va venir perturber.

Amours hétéros ou non, travail (dans la mode, la pub, l’édition) désirs d’enfant, couples qui se reforment et se transforment, tel est, grosso modo, le contenu de la première partie. Des répliques vachardes où se mêle parfois un peu de poésie. Il y a là, outre un bébé, quatre hommes, deux femmes. Des bobos à peine caricaturés. Leurs relations ente eux et celles qu’ils entretiennent avec le paysage, une forêt dans laquelle ils sont venus faire un barbecue. Les didascalies sont dites, comme des pensées des personnages. On attend la suite.

Et elle va venir, surprenante, âpre : il s’agit d’un incendie qui se déclare (une flammèche qui saute) et se développe de façon très rapide. On sent (et Anja Hilling également) la portée à la fois métaphorique et tragiquement réelle de cette catastrophe. Un souffle passe alors sur le texte, le vampirisant totalement. Tout n’est plus que fumées, brandons, destruction... noirceur.

À l’occasion (si l’on peut dire) de cet incendie, les personnages vont de révéler. Le « Combi » où se trouvait le bébé, disparaît en fumée. Miranda, sa mère échoue à le sauver. Les personnages se perdent, des sous-groupes se forment, certains s’entraident. Un forestier sauve Jennifer, son frère Oskar et son ex’ Paul. Flynn et Martin se « mettent ensemble », le second quittant Oskar avec qui il était en couple. Il y a dans toute cette partie, une exacerbation du sec, du noir, du « détruit » ainsi qu’une obsession de l’eau, du liquide, qui pourrait contribuer à éteindre l’incendie et à réhydrater les victimes. On est saisi. C’est vraiment du grand art.

La troisième partie, intitulée « la ville », marque le retour des personnages à leur réalité, leurs responsabilités. Côté écriture, on renoue avec le début, chansons et danses comprises. La mise en scène se croit obligée d’accumuler les effets. Les comédiens, transfigurés durant tout le drame, portés par l’écriture au scalpel de Anja Hilling, peinent à retrouver leurs marques. C’est finalement ce qui laisse un petit goût d’inachevé. D’artificiel.

Restent, de façon globale, un recours à la vidéo pour une fois ni plaqué, ni déplacé. Bon travail d’acteurs : Clément Beauvoir est un Paul avec des certitudes qui se craquellent. Sous des airs forts, il y a une immense sensibilité. Ironie et froideur pour Laurent Cogez en Martin. Marie Quiquempois est une Jennifer à fleur de peau, en quête d’un amour salvateur. Toute la distribution serait à citer.

Un spectacle envoûtant. A voir.

Gérard Noël - RegArts - 16/09/17

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